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Tourisme et Culture

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À propos du Ministère

Désdélé Méne’ – L’archéologie du lac Annie

Carte

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Dédicace

Annie Lake, in the Watson/Wheaton Valley.

Le présent livret est dédié aux aînés de la première nation de Carcross-Tagish qui nous ont fait partager leurs connaissances sur les lieux avoisinants le lac Annie, et aux élèves de la première nation de Carcross-Tagish – Clayton, Cindy, Christle et Tagish – qui ont participé aux fouilles en 1992 et dont les efforts ont permis d’amener le passé à découvert. Et à la mémoire de Shane.  

Remerciements

Plusieurs personnes ont contribué, directement ou indirectement, à la production de ce livret.

Les renseignements dont nous disposons sur l’histoire de la première nation de Carcross-Tagish et l’utilisation traditionnelle des terres viennent principalement des récits des aînés compilés par les anthropologues Catharine McClellan et Julie Cruikshank.  Le nom des lieux et la biographie d’Annie Austin nous ont été transmis par feu Angela Sidney, avec quelques ajouts de Mme Dora Wedge.  Les aînés Art Johns et feu Johnny Johns ont identifié pour nous les anciens lieux d’habitation sur le territoire de la première nation et, assistés de Mmes Lucy Wren et Dora Wedge, nous ont aidé à mieux comprendre l’utilisation traditionnelle des terres dans la région du lac Annie et du mont Coast.  

Sheila Greer supervisait les premières fouilles réalisées au lac Annie en 1982 avec la permission de Stanley James, alors chef de la première nation de Carcross-Tagish.  Elle était aidée au chantier par Lisa Barrett et Michelle Sutton, étudiantes à Carcross. 

Greg Hare et Ruth Gotthardt, de la Direction du patrimoine du gouvernement du Yukon, ont supervisé les fouilles exécutées en 1992.  Karyn Atlin, de la première nation de Carcross-Tagish, agissait à titre de coordonnatrice de projet; sa présence au sein de l’équipe a grandement contribué à stabiliser les rapports.  Nous sommes redevables à Shane Wiebe, Christle Wiebe, Cindy Beattie, Clayton Johns et Tagish Johns, élèves de la première nation de Carcross-Tagish, pour leurs efforts soutenus, et aux aides-archéologues T.J. Hammer et Gordon MacIntosh, pour leur bon travail sur le terrain.

Nous aimerions également remercier les personnes suivantes pour leur appui aux fouilles réalisées en 1992 : Patrick James, chef de la première nation de Carcross-Tagish;  Bev James et Linda Toews, aux transports, Louise Profeit LeBlanc, de la Direction du patrimoine du gouvernement du Yukon, pour son aide concernant les entrevues destinées à recueillir l’histoire orale; Scott Smith, d’Agriculture Canada, pour les analyses de sol; et Les Cwynar, de l’Université du Nouveau-Brunswick, pour les analyses de pollen.
Les fouilles réalisées au lac Annie en 1992 ont bénéficié de l’aide financière de la Direction du patrimoine du gouvernement du Yukon, du Northern Research Institute du Collège du Yukon, du Programme de formation scientifique dans le Nord du MAINC et du Circumpolar/Boreal Alberta Research Program. Les élèves ont été rémunérés à même les fonds reçus du programme Défi du gouvernement du Canada et du Programme de formation et d’emploi pour étudiants du gouvernement du Yukon. La publication du présent livret a été financée par la Direction du patrimoine du gouvernement du Yukon.

Histoire de la première nation de Carcross-Tagish

Mrs. Dora Wedge and Mrs. Lucy Wren stand beside a traditional brush camp along the Annie Lake Road.La région du lac Annie intrigue les archéologues depuis nombre d’années.  La série de fouilles qui ont été effectuées depuis la toute première réalisée dans les années 1950 ont révélé que des humains ont occupé les lieux à diverses époques, et ce, depuis fort longtemps.  Les vestiges de leur passage incluent d’anciens camps faits de broussailles, des affûts, des traces d’anciens feux de camp et des outils en pierre.  Avec l’aide des aînés, les archéologues ont commencé à faire la lumière sur plusieurs des vestiges.  La présente brochure est la première publication portant sur l’archéologie de la région du lac Annie et l’histoire des peuples qui s’y sont succédé, ancêtres de la première nation de Carcross-Tagish.

Établis à l’entrée du couloir d’accès aux champs aurifères du Klondike, les Carcross-Tagish ont été parmi les premiers habitants du Yukon à subir l’effet du passage des hordes déferlant de la passe Chilkoot.  Certains de leurs membres ont joué un rôle crucial dans la découverte qui a marqué l’époque, mais le mouvement de migration qu’elle a généré s’est avéré lourd de conséquences.  L’histoire des Carcross-Tagish, cependant, ne commence ni finit avec celle de la ruée vers l’or du Klondike.  Leur passé est beaucoup plus riche que ce seul épisode, et c’est ce que nous explorerons dans les pages qui suivent.

Nous verrons comment les fouilles archéologiques nous informent sur le passé et viennent corroborer ce que les légendes et souvenirs relatés par les aînés révèlent sur la vie des ancêtres.  Au fil des mots, c’est à un voyage de découverte et de reconnaissance auquel ces pages convient le lecteur.  S’avancer dans le sillon des élèves de la première nation de Carcross-Tagish et des archéologues qui ont pris part aux travaux, c’est se prêter à découvrir avec eux un nouveau chapitre de la longue histoire du territoire que nous partageons, mais c’est aussi s’ouvrir au mystère que laisse planer la présence dans le sol de certains outils de pierre inusités.  

Le livret est organisé en trois sections, soit un survol du mode de vie traditionnel de la première nation de Carcross-Tagish, l’utilisation traditionnelle du secteur du lac Annie et l’archéologie de la région du lac Annie

Sheep hunting blinds such as this one high in the Coast Mountains were important for the communal hunts of the Carcross-Tagish First Nation.Si hier m’était conté…

Il était une fois, il n’y a pas très longtemps, un peuple qu’on appelait les Carcross-Tagish qui vivaient de la chasse et de la pêche, qu’ils pratiquaient dans le sud du Yukon et le nord de la Colombie-Britannique.  Ils se déplaçaient au fil des mois par petits groupes constitués de quelques familles, parcourant ainsi une partie de leur territoire situé à la tête du bassin hydrographique du fleuve Yukon.  Ils tiraient de la terre tout ce dont ils avaient besoin pour leur survie – nourriture, vêtements et abris.  La fourrure, la peau et le plumage des animaux leur servaient à fabriquer vêtements, couvertures et contenants.  Leurs outils étaient taillés dans le bois, les os, l’andouiller et la pierre.  Ils manipulaient avec adresse arcs et lances et étaient particulièrement doués pour la confection de collets, d’assommoirs et de trappes

À certaines périodes de l’année, toutes les familles se réunissaient pour chasser et pêcher.  Ils construisaient les ouvrages nécessaires avec ce qu’ils trouvaient sur place : clôtures en broussailles, affûts en pierre, pièges à poissons, étendoirs à viande, cadres servant à étirer les peaux, etc.  On trouve encore sur le site d’anciens campements, dans les endroits moins fréquentés, des vestiges de telles installations. Mrs. Dora Wedge displays some traditional stone and bone tools.

Les gens voyageaient principalement à pied, mais il arrivait qu’ils empruntent les cours d’eau à bord de petites embarcations creusées à même les arbres, de radeaux ou de canots recouverts de peaux.  Ils évitaient cependant de s’aventurer durant l’été sur les grands lacs de la région, reconnus pour être particulièrement traîtres.  En hiver, on ne partait jamais à la chasse ou pour de longs trajets sans ses raquettes.  

Les premiers Européens arrivés dans le secteur ont trouvé les Carcross-Tagish bien établis le long de la rivière Tagish.  C’est là qu’ils avaient aménagé leur campement principal, où ils passaient la majeure partie de l’année.  Le reste du temps, ils se déplaçaient pour chasser et faire la récolte de plantes, vivant alors dans des camps temporaires en broussailles ou des tentes couvertes de peaux. 

La ronde saisonnière

Art Johns leads the way to an old brush camp in the upper Wheaton River Valley. Short term shelters such as this one were important to Carcross-Tagish people as they moved throughout their territory.Pour être certains de toujours avoir suffisamment à manger, les Carcross-Tagish devaient maintenir des liens intimes avec leur territoire.  Ainsi, ils savaient qu’à certaines périodes de l’année ils trouveraient à certains endroits une abondance de gibier ou de poisson à récolter ou de baies prêtes à cueillir dont ils pourraient faire provision et constituer des réserves à mettre à l’abri dans des caches en prévision des jours maigres.  On a donné à cette coutume qu’ils avaient de se déplacer avec le gibier au fil des saisons pour faire des provisions qu’ils garderaient conservées dans des caches le nom de « ronde saisonnière ».

Printemps et été

Ce que nous savons des activités saisonnières des anciens nous vient principalement des aînés.  Au début de l’été, les familles se réunissaient à certains endroits clés le long de la route de montaison des poissons.  On récoltait ce qu’on pouvait de poissons et on en profitait pour chasser le petit gibier et la sauvagine.  Plus tard dans l’été, le groupe se rendait à la rivière McClintock pour y pêcher le saumon.  Certains endroits, comme Tagish, étaient propices à la pêche à longueur d’année, d’où leur popularité comme lieu de rassemblement.  Le séjour aux campements d’été était pour les Carcross-Tagish l’occasion de troquer avec les Tlingit de la côte qui faisaient le voyage exprès.  

Automne

Une fois l’été révolu, on abandonnait le campement aménagé pour la pêche et les familles se dispersaient en petits groupes de deux ou trois à destination des hauts plateaux, pour chasser la marmotte, le caribou, l’orignal et le mouflon.  On faisait sécher de la viande tout l’automne, qu’on déposait ensuite dans les caches pour les longs mois d’hiver à venir.  La cueillette des petits fruits et la préparation des conserves faisaient partie des occupations automnales capitales. 

Hiver

The Annie Lake site in early winter. Winter was an important time for social gatherings, stories and games.

Au début décembre, la plupart des familles revenaient à Tagish.  C’était la saison privilégiée pour la narration de contes et les jeux.  Vers la fin de janvier, on se déplaçait de nouveau pour aller trapper, chasser et pêcher.  À cette période de l’année, le gibier était plutôt rare; aussi était-il important d’avoir fait suffisamment de provisions pour durer tout l’hiver.  Les hommes dans la force de l’âge couvraient de grandes distances pour aller chasser le caribou et l’orignal, tandis que les vieillards restaient avec les femmes et les enfants aux campements aménagés en bordure des lacs pour y pêcher et faire la chasse au petit gibier.  L’arrivée du printemps et le retour du corégone et de la sauvagine en abondance étaient sources de réjouissance. 

Le troc

Shells from the coast, such as this one excavated at the Annie Lake site, were important trade items for the Carcross-Tagish people.Le troc occupait une place importante dans la vie des anciens Carcross-Tagish.  Les histoires relatées par les aînés parlent de la visite chaque année des Tlingit venus expressément de la côte pour troquer des marchandises obtenues des Européens contre les fourrures de qualité supérieure qu’on trouvait au Yukon.  Ce commerce avait déjà lieu bien avant les premiers contacts avec les Blancs, sauf qu’au lieu de produits manufacturés, ce qu’amenaient anciennement avec eux les peuples de la côte par delà les hauts cols, en guise d’objets d’échange contre les précieuses fourrures, peaux tannées, vêtements et lichens ou mousses servant à la teinture qu’ils convoitaient, incluait des coquillages, de l’huile d’eulakane, des coques séchées, des boîtes en bois et des algues.  Les Carcross-Tagish faisaient ensuite le commerce de ces biens avec les autres peuples du Yukon, se rendant pour se faire aussi loin que Ross River.  Les rencontres annuelles avec les gens de la côte ont donné lieu à plusieurs mariages interethniques, ce qui explique la présence de nos jours, dans l’intérieur du Yukon, d’un certain nombre de descendants des Tlingit de la côte de l’Alaska.  Par exemple, les membres de la nation Deisheetaan descendent d’une Tlingit de la côte, originaire de la région d’Angoon, qui avait épousé un Autochtone du Yukon.  Les liens entre les deux groupes étaient à ce point intimes qu’aujourd’hui les deux cultures n’en forment plus qu’une.   

Activités saisonnières au lac Annie

Le secteur avoisinant le lac Annie a de tout temps été un des meilleurs endroits pour la pratique des activités de piégeage et de chasse traditionnelles.  L’abondance dans ces eaux d’une espèce particulière de petit meunier rouge est à l’origine du nom tagish de Désdéné Méne' ou Désdélé Méne' qui veut dire « lac au meunier rouge ».   

Le nom européen vient d’Annie Austin (Sadusgé dans sa langue maternelle tlingit), une descendante de la lignée Deisheetaan (nation du Corbeau).  Elle avait deux frères, Skwáan et Billy Atlin (dénommé Káa Goox Éesh et Tláwch' en tlingit).  Elle était la fille d’Annie Joe (qui portait aussi les deux noms tlingit de Sakinyáa et Sa.éek) et d’Atlin Joe (Tleisha.oox et Xiná). Son premier mari, Dawson Charlie (Káa Goox), faisait partie des quatre heureux découvreurs à l’origine de la ruée vers l’or du Klondike. Après sa mort, en 1908, Annie a épousé Shorty (Charlie) Austin, un membre de la Police à cheval du Nord-Ouest arrivé au Yukon en 1898.  Le couple a vécu, avec un fils adoptif du nom de Bobby Austin, à la baie Millhaven, et pratiquait la chasse et le piégeage dans le secteur du lac Bennet (au bras Ouest), et dans la vallée de la Wheaton, notamment autour du lac Annie.  

Au printemps, les gens convergeaient vers le lac Annie pour y faire la chasse au rat musqué, sur la glace ou à bord de canots.  Mme Dora Wedge se souvient être venue chasser le rat musqué ici avec sa tante, Mme Austin, dans sa jeunesse.  C’était la coutume à l’époque de s’enduire le visage d’une poudre préparée à partir d’un champignon noir, Kaakwat, pour se protéger du soleil qui dardait sur le lac.

Mme Lucy Wren nous a raconté que les Carcross-Tagish allaient autrefois camper au printemps au nord du lac Annie, dans la vallée de la rivière Watson, pour chasser le castor.  On s’adonnait en même temps à la pêche à l’ombre arctique dans les ruisseaux environnants.  La vallée de la Wheaton ou Gáasé Tóo’e’ (« ruisseau [bordé de] pins gris » en tagish) était un endroit de choix pour piéger le lynx, le renard, le vison et la loutre.  On y chassait aussi la chèvre de montagne et le mouflon en altitude, et l’orignal, le tétras du Canada et la gélinotte huppée un peu plus bas.

Les aînés de la première nation de Carcross-Tagish ont quantité d’histoires intéressantes à raconter sur les expéditions de chasse dans les montagnes de la chaîne Cotière.  La région est devenue célèbre sur la scène internationale pour sa richesse faunique grâce aux efforts de feu Johnny Johns, qui fut le premier à exploiter une pourvoirie spécialisée dans la chasse au gros gibier au Yukon.  Mme Dora Wedge a pris son premier mouflon sur le chaînon Grey, qui surplombe le lac Annie, durant un voyage de camping avec sa tante, quand elle était encore jeune fille.  On dit qu’au début du siècle, Annie Austin et Patsy Henderson, alors en camping avec leur famille dans la vallée de la Wheaton, auraient tué un mouflon avec, pour toute arme, un couteau de cuisine!  Les hommes étaient partis trapper le renard et avaient pris tous les fusils avec eux.  Les femmes s’étaient faufilées et avaient surpris la bête à un dépôt de minéraux où elle était venue lécher le sel; une des femmes l’a saisie à bras le corps et l’a maintenue pendant que l’autre lui tranchait la gorge.  

Une encyclopédie vivante

Les récits des aînés sur le mode de vie traditionnel et les légendes transmises de génération en génération nous aident à reconstituer l’histoire de la première nation.  Nous avons entrepris la consignation de cette information, mais nous devons intensifier les recherches et entrevues pour en apprendre davantage.  Nos aînés sont un puits de connaissance qui pourrait se tarir si nous tardons trop.  

Les origines
Excavations at the Annie Lake site in 1992 revealed a very long history of occupation at Annie lake. Clayton Johns and Cindy Beattie slowly work their way back in time.

Aux récits et souvenirs des aînés vient se greffer, comme source d’information sur le passé des Carcross-Tagish et Tlingits ce qu’on peut déduire des vestiges laissés par leurs ancêtres sur le site d’anciens campements : outils de pierre, cercles de tentes, traces d’anciens feux de camp et fragments d’os des produits de leurs chasses.  Ces objets constituent ce qu’on appelle le registre archéologique.   Dans les pages qui suivent, nous présentons le registre archéologique du lac Annie. 

Anciens campements et « couches de peuplement »

À l’été 1992, cinq élèves de la première nation de Carcross-Tagish ont, pendant près de deux mois, travaillé laborieusement avec les archéologues de la Direction du patrimoine du gouvernement du Yukon à exhumer certains parmi les plus anciens vestiges de la présence humaine trouvés au Yukon.  Munis de truelles, de pinceaux et de porte-poussière, ils ont soigneusement raclé le sol et fait se dégager une série de couches de peuplements –vestiges d’anciens campements de chasse – qui remontent à aussi loin que la dernière période glaciaire.  

Excavation plan for JcUr-3 1992.

The Annie Lake site is located at the north end of the lake on an old glacial river terrace.Voyage dans le temps

Réaliser des fouilles archéologiques est comme entreprendre un voyage dans le temps.  Les couches sont au sol ce que les anneaux sont aux arbres; d’année en année, le sol se transforme, acquérant, sous l’influence des conditions climatiques, une nouvelle texture, une nouvelle couleur – qui peut passer du brun foncé, dans les sols sableux riches en matières organiques, au jaune pâle caractéristique des sables éoliens.  Ces sables contiennent des traces de l’activité humaine au fil des siècles, voire des millénaires.  Le travail des archéologues consiste à  dégager les vestiges enfouis dans le sol et à les interpréter pour tracer une esquisse du mode de vie particulier des humains auxquels ils sont associés. 

Le mètre et demi de sol qu’on a dégagé au lac Annie contient des vestiges culturels qui datent d’aussi loin que 500 générations.  À chaque nouvelle couche, qui représente une étape encore plus éloignée dans le temps, nous attendaient différents types d’outils en pierre, des fragments d’os d’animaux différents, voire les preuves de conditions climatiques et géologiques nettement différentes de celles observées dans la couche précédente.  Les vestiges archéologiques trouvés au lac Annie sont comme autant de clins d’œil jetés sur la vie de gens qui nous ont précédés il y a des centaines et des milliers d’années. 

Avant l’arrivée des Blancs

The Sands of Time - the sand of the Annie Lake site contains the cultural and environmental evidence dating back to the last Ice Age. The dark layers of sand indicate times when the local vegetation was extensive and people were able to live at the site.Près du centre du site, sous une couche de mousse et d’herbes, nous avons déterré les vestiges d’anciens campements qui datent de l’époque précédant immédiatement l’arrivée des Blancs.  Les artefacts exhumés incluaient un racloir pour les peaux d’orignal, trouvé là où on l’avait déposé il y quelque 150 ans; des fragments d’une coquille de pétoncle troquée aux Autochtones de la côte; et plusieurs éclats d’obsidienne venant de la région de Kluane.  Le sol était jonché de fragments d’os calcinés de mouflon, de caribou et de porc-épic, un indice que les gens faisaient de la graisse avec la moelle des os.  Pour ce faire, ils prenaient les os longs de l’animal, les broyaient pour les réduire en petits fragments qu’ils faisaient ensuite bouillir pour en extraire la moelle.  Non loin, nous avons trouvé des pierres craquelées par le feu sur lesquelles on mettait l’eau à bouillir.  Sous la mousse étaient enterrés divers outils en pierre, dont des pointes de flèche, des racloirs et quantité d’éclats aux arêtes tranchantes.  Les outils trouvés dans cette couche étaient pour la plupart de fabrication assez grossière, taillés dans les roches à gros grain caractéristiques des collines environnantes et laissés sur place, après une ou deux utilisations, parce qu’ils ne valaient pas qu’on les emporte avec soi.  La quantité d’éclats qui jonchaient le sol nous indique que de nombreuses personnes se sont arrêtées ici et s’y sont adonnées à la fabrication d’outils.  Le sol est noir et poussiéreux, ce qui laisse croire que les conditions climatiques étaient semblables à celles qui ont cours aujourd’hui dans la vallée de la Wheaton.  Bien que cette couche n’ait pas plus de 5 cm d’épaisseur sur presque toute l’étendue du site, elle renferme plus de 1 000 ans d’histoire.

Archaeologists and students carefully scrape through the sands and record artifact details during the 1992 excavation.

Éruption volcanique dans la région de la rivière White

The white ash in the soil is the remains of the White River eruption 011250 years ago. The dustpan contains just a few of the many thousands of waste flakes that lay immediately under the ash. Sous la première couche de terre noire, on observe une mince couche blanche constituée de cendres volcaniques résultant d’une éruption qui a eu lieu voilà 1 250 ans non loin de l’endroit où la rivière White prend sa source, une des plus importantes éruptions survenues durant les dix derniers millénaires.  Les cendres ont recouvert presque tout le centre et le sud du Yukon, et on en trouve même des traces dans les Territoires du Nord-Ouest.  L’accumulation de cendres sur plus d’un mètre d’épaisseur si proche de la source de la rivière a provoqué un véritable désastre au plan écologique.   Quantité de plantes et d’animaux sont morts et il est probable que la région est restée inhospitalière pour les humains pendant plusieurs générations, le temps que la faune et la flore se reconstituent.  La région du lac Annie, toutefois, semble avoir été relativement épargnée, si l’on en juge par la minceur de la couche de cendres – à peine quelques centimètres.  On peut supposer que l’éruption a donné lieu à une migration vers le lac Annie de groupes d’humains venant des régions plus sévèrement touchées. 

Sous les cendres 

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Seen from over head, this large boulder feature may be the remains of an old sweat lodge.Sous les cendres de la rivière White, nous avons dégagé une couche de sable rouge de plusieurs centimètres d’épaisseur où étaient enfouis quantité d’outils en pierre, de fragments d’outils et de vestiges d’anciens feux de camp.  Il s’agit de la plus importante couche de peuplement du site du lac Annie et nous avons établi qu’elle datait de 1 500 ans.  La quantité de pointes de lance et de flèche qui ont été exhumées donnent à penser qu’il s’agissait d’un camp de chasse important – probablement pour la chasse au mouflon, à la chèvre des montagnes et au caribou.  Hélas, les os se conservent mal dans le sol du Yukon et, partant, il nous est impossible de déterminer avec certitude quels animaux on chassait.  Plusieurs couteaux et racloirs en pierre ont été trouvés dispersés ici et là, aux endroits où on suppose que les gens s’assoyaient pour couper la viande et apprêter les peaux.  À l’instar des outils trouvés dans la couche postérieure à la chute de cendres de la rivière White, ceux dégagés de la couche antérieure ont été taillés dans la roche à gros grain qu’on trouve dans les environs, hormis quelques pièces d’obsidienne et de silex de première qualité.  Près du centre, nous avons exhumé un amoncellement plus ou moins circulaire de galets, dont certains étaient calcinés et recouvraient des morceaux de charbon.  Mme Dora Wedge pense qu’il pourrait s’agir des vestiges d’une suerie de style archaïque.  L’analyse des composantes chimiques du sol a révélé qu’à l’époque le secteur recevait des pluies plus abondantes qu’aujourd’hui et le couvert forestier – composé principalement d’épinettes et d’arbustes – était plus dense.   

Formation de dunes de sable

Layers in the Annie Lake site excavation.Cindy Beattie carefully screens sand from her square to capture even the small chips of stone or bone.

Sous la couche riche en vestiges d’outils et d’anciens feux de camp, nous avons dégagé une autre couche, qui remonte à plus loin encore et semble correspondre à une période de changement.  En effet, cette strate, bien que d’une bonne épaisseur, n’a livré aucun vestige témoignant de la présence sur les lieux d’humains, d’animaux ou de plantes.  Que du sable, déposé en une succession de couches, probablement amoncelées sur plusieurs centaines d’années.  On en déduit qu’à l’époque les collines bordant la vallée de la Wheaton étaient complètement chauves, peut-être par suite d’un incendie de forêt qui aurait décimé toute la vallée, et le climat aride aurait empêché le tapis végétal et le couvert arborescent de se régénérer.  Les vents sans doute particulièrement violents à l’époque auront charrié le sable des parois exposées jusque dans la vallée et contribué à la formation de dunes sablonneuses à l’extrémité nord du lac.  Les gens de l’époque, à l’évidence, recherchaient des endroits mieux protégés et auront préféré établir leur campement ailleurs qu’au lac Annie. 

Pointe de lance novatrice

Concave Based Spear Points from southern Yukon. Those on the far left are classic Annie Lake points.Armés de nos truelles et porte-poussière, nous avons déblayé une autre couche de peuplement sous la couche de sable stérile.  À cette profondeur, les vestiges d’activités humaines se font plus rares – moins d’outils en pierre et à peine quelques traces laissées par d’anciens feux de camp.  L’épaisse couche de sable d’un rouge brunâtre nous apprend que pendant plusieurs milliers d’années le climat était beaucoup plus humide qu’il ne l’est aujourd’hui et que l’épinette noire était la principale essence forestière.  Nous avons trouvé près de la surface et dans le fond de la couche une certaine quantité de pointes de lance encochées, caractéristiques de la tradition archaïque septentrionale, nom que les archéologues ont donné au style d’outils fabriqués par les peuples qui ont vécu durant la période précédant l’éruption volcanique de la rivière White.  Très inusitée, par contre, était la présence, au centre de la couche, de pointes de lance d’un style encore jamais observé : délicates et finement travaillées, avec une encoche en forme de légère dépression à la base pour son emmanchement éventuel au bout d’une hampe.  On a donné à ce style le nom de « pointes du lac Annie » étant donné que c’est ici que les premiers spécimens ont été trouvés.  Depuis, les archéoloques en ont découvert à différents endroits dans le sud du Yukon, notamment au lac Kusawa, au ruisseau Marshall et au lac Airport.  Le style tout à fait particulier laisse les archéologues perplexes; on se demande si des gens des plaines du Nord avaient migré vers le Yukon ou si les peuples de la tradition archaïque septentrionale  s’étaient tout simplement mis à expérimenter un nouveau mode de fabrication d’outils.  

End scrapers such as these recovered from Annie Lake were used for cutting and scraping hides.

Les seuls os trouvés à cette profondeur étaient ceux d’un petit spermophile mort dans son terrier des milliers d’années après la formation de la couche de sol.  

Chaque truellée de sable rouge brunâtre renfermant les traces du passage des peuples de la tradition archaïque septentrionale est soigneusement versée dans des sceaux, puis passée au crible pour recueillir même les plus infimes fragments de pierre résultant de l’affûtage ou de la réparation des outils.  Si menus que puissent être ces morceaux, ils sont une source possible d’information sur les activités qui avaient lieu sur le site.  Par exemple, la présence sur les lieux d’une sorte de roche nettement différente des autres pourrait révéler l’existence d’anciens réseaux de troc entre les différents peuples du Yukon, voire avec des groupes de l’extérieur.  De même, des éclats de pierre de formes particulières pourraient indiquer qu’on avait adopté un nouveau mode de fabrication d’outils.

Autant en emporte le vent

Clayton Johns nears the microblade level of his square. Using a trowel and dustpan, it could take more than one week to dig a hole like this.Plus en profondeur, nous atteignons une autre strate de sable éolien d’une bonne épaisseur, correspondant de toute évidence à une autre période d’aridité et de grands vents dans la vallée de la Wheaton, qui auront donné lieu, encore une fois, à la formation de dunes sablonneuses, un phénomène qui pourrait avoir duré plusieurs siècles.  Cette strate se démarque de l’autre couche de sable de dune par la présence de fines zébrures de sable rougeâtre qui laissent supposer que pendant de brèves périodes les vents s’étaient apaisés et les pluies avaient été plus abondantes, créant ainsi les conditions favorables à la végétation.  La faune et la flore étaient néanmoins probablement peu abondantes et les humains devaient parcourir de grandes distances pour assurer leur subsistance.   Dans l’une des minces bandes de sable rouge, nous avons trouvé des traces du passage d’un petit groupe de chasseurs, arrêtés brièvement au lac Annie pour y faire cuire leur viande et affûter leurs outils de pierre.  On a pu établir que les charbons trouvés sur place ont plus de 6 000 ans. 

L’ère des microlames Archaeologists use distinctive tools for time markers - as people's tools often changed through the centuries. The small microblades in the lower row are 7,000 to 8,000 years old, while the large blades above are even older.

Sous la couche de sable éolien se trouvait une dernière couche de sable rouge brunâtre, la strate la plus épaisse jusqu’ici.  Elle correspondrait à la période juste après le retrait des glaciers, au moment où la région du lac Annie commence à se peupler d’arbres et d’arbustes.  Le paysage d’alors, soit voilà quelque 8 000 ans, était très différent de ce qu’il est aujourd’hui : les hautes-terres étaient constituées de forêts-parcs dégagées et de prairies semi-dégagées où abondaient le bison et le caribou.  Les rivières et les lacs fraîchement créés par les glaciers commencaient à se peupler de poissons, mais en quantité insuffisante pour qu’ils constituent une source importante de nourriture.  Les humains qui fréquentaient la région du lac Annie, et leurs semblables dans tout le sud du Yukon, fabriquaient et utilisaient des outils incorporant des microlames, c’est-à-dire de fines lamelles de pierre disposées en rangée au bout d’un couteau taillé dans les os ou le bois des animaux ou une hampe de lance et qui tranchaient aussi finement qu’une lame de rasoir.  Les lames émoussées ou brisées étaient simplement remplacées.  Un examen au microscope a révélé que les microlames trouvées à cette profondeur avaient amplement servi. 

Les premiers occupants du lac Annie

The excavation at Annie Lake was featured in a NEDAA documentary on Yukon archaeology. Christle Wiebe, Tagish Johns and Cindy Beattie stand by as Clayton Johns "discovers" an arrow point in this scene.

The alpine country high in the upper Watson/Wheaton basin represents what conditions may have been like at Annie Lake shortly after the Ice Age ended. Many centuries passed before plants and animals were able to move into the newly created landscape. Une fois les dernières truellées de terre déblayées de la couche des microlames, nous voilà remontés dans le temps jusqu’à l’arrivée des tout premiers humains dans la vallée de la Wheaton.  D’énormes glaciers – vestiges de la dernière grande période glaciaire – obstruent les vallées entre les montagnes.  Seules les montagnes les plus hautes sont en partie à l’abri des lacs et rivières gorgés d’eau de fonte.   Aucun poisson ne vit dans l’immense lac glaciaire qui couvre presque tout le sud du Yukon.  Le lac Annie n’est à cette époque qu’un des nombreux coudes dans le tracé emprunté par les eaux d’une grande rivière déferlant vers le nord pour se jeter dans le fleuve Yukon.  Le climat est aride – des froids intenses l’hiver, et des étés très chauds, plus chauds qu’aujourd’hui.  Tandis que la sauge se répand dans les zones à découvert, les berges commencent à se garnir de peupliers, suivis peu de temps après par des buissons de genévriers et d’épinettes chétives.  Les premiers humains sont arrivés dans le secteur dans le sillon des hordes de caribous et de bisons venant des régions restées libres de glace, au nord.  Ce sont des chasseurs de gros gibier qui restent rarement longtemps au même endroit et, par conséquent, n’établissent pas vraiment de campements importants.  Ils sont passés comme une ombre dans le paysage yukonnais.  C’est très rare qu’on retrouve des vestiges de leurs camps ou de leurs outils, nommément les longues pointes de lance en pierre grossièrement taillées et les épaisses lames de pierre caractéristiques de l’époque.  Nous n’avons trouvé que deux de ces lames enfouies dans la dernière couche de sable au site du lac Annie, seules preuves de leur séjour sur les lieux.

Sous cette couche, il n’y a plus rien pouvant intéresser les archéologues.  Le secteur, voilà 10 000 ans, gisait submergé sous les eaux de fonte des glaciers, et auparavant, il était recouvert de glace pendant des milliers et des milliers d’années.  Si des humains ont occupé la région avant cela, les glaciers, en se déplaçant, auraient effacé toute trace de leur passage.  La dernière page du registre archéologique a été tournée.  Au-delà, nous pénétrons dans le temps dont parlent les aînés – la création du monde par le Corbeau. 

       Old beach lines of Glacial Lake Carcross are still visible high on the hills around Carcross. These beach lines were left behind when the lake drained about 10,000 years ago.