Copyright
Remerciements
Les premières fouilles archéologiques à Fort Selkirk ont eu lieu de 1987 à 1989 dans le contexte d’un projet de coopération avec la première nation de Selkirk, la Direction du patrimoine du gouvernement du Yukon et le Collège du Yukon. Les travaux de 1988 et 1989 ont été exécutés aux fins d’un projet conjoint d’archéologie et d’histoire culturelle engageant la participation des aînés de la première nation de Selkirk pour aider les archéologues à repérer et à interpréter des sites ancestraux de la région de Fort Selkirk et fournir des renseignements sur divers aspects de la vie traditionnelle et de l’histoire orale.

Le projet archéologique était dirigé par Ruth Gotthardt et Norm Easton (Collège du Yukon), assistés en 1989 de Greg Hare (Collège du Yukon).
Nous tenons à remercier les aînés de la première nation de Selkirk qui nous ont aidés à compiler l’histoire de la région de Fort Selkirk : Tommy McGinty, Harry Baum, Stanley Johnathan, Kitty Johnathan, Rachel Tom Tom, Harry McGinty et Madeleine McGinty. Nous adressons des remerciements tous particuliers à Maria Van Bibber qui a coordonné le projet en 1988. Ses connaissances et son enthousiasme ont largement contribué à la réussite du projet.
Darin Isaac, Eugene Alfred, Kevin McGinty, Martina Johnathan, David Grennan, Elaine Alfred, Colin Luke, Aaron Cutler, Abraham Van Bibber, Phyllis Hagar, Bernice Johnny, Linda Joe, Darren Johnny et George Magrum étaient au nombre des étudiants et étudiantes qui ont pris part au projet.
Nous avons bénéficié de l’aide et du soutien des membres de la première nation de Selkirk suivants : Franklin Roberts, Lucy McGinty, Lois Joe, Pat Van Bibber, Roger Alfred, Eddie Tom Tom, Mary McGinty et Leslie Van Bibber. Nous souhaitons aussi adresser nos remerciements à Frank Turner, Lew Johnson, Lionel Jackson, David Maynard, Sandra Roach, Helene Dobrowolsky, Hugh Bradley, Dick Bradley et Bruce Barrett, qui nous ont apporté leur soutien et ont partagé leurs connaissances.
La traduction de cette brochure a été rendue possible grâce aux fonds versés en vertu de l’Entente bilatérale Canada-Yukon sur les services en français signée avec le ministère du Patrimoine canadien.

Introduction
La région de Fort Selkirk, dans la partie centrale du Yukon, est le site de l’un des chapitres les plus pittoresques de la courte histoire écrite du Yukon. C’est ici en effet que le commissionnaire Robert Campbell de la Compagnie de la Baie d’Hudson a établi en 1848 son poste de traite au destin malheureux. Fort Selkirk a été par la suite l’emplacement de l’une des plus grandes villes du Yukon, et on a même proposé à l’époque qu’elle devienne la capitale du Yukon. De nos jours, c’est un des plus importants lieux historiques du Yukon.
L’histoire de la région de Fort Selkirk ne commence toutefois pas avec l’arrivée de Robert Campbell. Cette partie du Yukon était en effet déjà habitée avant même la fin de la dernière époque glaciaire. Là, pendant plus de 10 000 ans, des peuples ont chassé et campé, et se sont déplacés d’un bout à l’autre des terres du centre du Yukon.
L’histoire de ces peuples est au cœur du présent livret. Avec l’aide des aînés, des archéologues ont commencé à écrire l’histoire ancienne et traditionnelle de la région de Fort Selkirk dont le présent livret constitue l’introduction. Dans les pages qui suivent, il sera question des résultats des fouilles archéologiques menées à Fort Selkirk. Nous verrons comment
les étudiants et les aînés de la première nation de Selkirk ont travaillé en collaboration avec les archéologues dans le but de redécouvrir le passé.
Aux confins des glaces
Lorsque l’explorateur et marchand Robert Campbell descend pour la première fois la rivière Pelly en 1843, il pénètre dans l’une des plus vieilles régions habitées du Nouveau Monde. L’endroit où la Pelly et le fleuve Yukon se croisent a déjà été la pointe la plus orientale de la Béringie, cette terre mythique de l’âge glaciaire où vivaient le mammouth laineux, le lion des cavernes ainsi que l’ours et le castor géants.
C’est en Béringie que des humains ont posé pied pour la première fois dans le Nouveau Monde, à une époque où il y avait encore d’immenses troupeaux de bisons, de chevaux et de caribous paissant dans la toundra, une époque où le reste du Canada était recouvert de glaciers de plus d’un kilomètre d’épaisseur. Pendant des milliers d’années, ces premiers humains ont vécu aux confins des glaces. Avec la fonte des glaciers, ces pionniers ont étendu leur territoire vers le sud du continent. Lorsque Robert Campbell a établi un poste de traite à Fort Selkirk au milieu du dix-neuvième siècle, il ne rédigeait en fait que le dernier chapitre de la longue histoire de l’occupation de la région de Fort Selkirk par les humains, une histoire qui remonte à plus de 10 000 ans.
Des générations de savoir
Les premiers Autochtones de Selkirk n’ont laissé ni documents écrits ni monuments de pierre, mais on retrouve encore la trace de quelques aspects de leur histoire dans les vestiges de campements anciens conservés dans le sol et perpétués dans les traditions orales parvenues jusqu’à nos jours. Une infime partie de l’histoire nous est racontée : elle nous provient de plusieurs générations d’archéologues et des nombreuses générations d’aînés qui nous ont transmis leur connaissance du passé.
Nous savons bien peu de choses sur les premiers habitants du centre du Yukon. En effet, les restes d’anciens sites habités et les fragments d’outils de pierre qui remontent aux premiers jours sont rares. À l’heure actuelle, les plus anciens vestiges de la région avoisinante ont été retrouvés à 60 milles au nord-est : il s’agit d’un outil fabriqué à partir d’un bois de caribou qui remonte à 11 300 ans. Cette découverte confirme que des gens habitaient le centre du Yukon et chassaient dans la région aux côtés des mammouths laineux, des bisons et des chevaux.
Dans la plus grande partie de la région centrale du Yukon, les glaces de l’ère glaciaire avaient probablement déjà disparu il y a 10 000 ans. Au cours des 2 000 ans qui ont suivi leur fonte, d’immenses lacs glaciaires se sont asséchés et les arbres ont lentement recommencé à peupler la forêt.
Le peuple de la longue pointe

Les archéologues désignent les premiers outils de pierre découverts dans le centre du Yukon sous le terme de «tradition de la Cordillère septentrionale». Le nom provient des chaînes de montagnes du nord du Yukon où ces outils ont été aperçus pour la première fois. Il reste peu de vestiges des premiers peuples à l’exception des outils de pierre qui les distinguent, comme les larges pointes de lance en pierre taillée, les outils faits de grandes lames de pierre et les burins (qui servaient probablement à planer et à dégrossir les os et les andouillers des animaux). Le peu de vestiges qu’ont laissé les peuples de la Cordillère septentrionale nous porte à croire que ces derniers transportaient peu de bagages, qu’ils établissaient de petits campements et se déplaçaient souvent.
Le peuple des microlames

Il y a environ 7 000 ans au Yukon, les outils de pierre ont changé de façon radicale. Les larges pointes de lance ont été remplacées par des outils composites fabriqués à partir d’andouillers et d’os, sertis de «microlames». Les microlames sont de très petites lames de pierre, d’environ 5 cm de long et 1 cm de large, qui étaient insérées dans une rainure pratiquée dans un os ou un andouiller pour former la face de coupe ou de perçage de l’outil. Lorsque les microlames s’émoussaient, elles étaient remplacées par de nouvelles microlames, un peu à la manière des lames de rasoirs jetables modernes. Certains archéologues croient que cette nouvelle technologie résulte de l’arrivée de nouveaux peuples dans la région, mais d’autres pensent plutôt qu’elle serait le fruit d’un échange d’idées sur la fabrication des outils plutôt que de migrations. La fabrication d’outils à microlames relève d’une tradition qu’on retrouve jusque dans les cultures de la fin de la période glaciaire dans le nord-est de l’Asie.

En collaboration avec des archéologues, des étudiants de la première nation de Selkirk ont mis à jour un site de microlames, petit mais néanmoins important, à deux milles à peine en amont de Fort Selkirk sur le fleuve Yukon. Là, ils ont retrouvé plusieurs microlames faites de petits éclats de pierre taillée, des burins, des gravoirs et des grattoirs. Les outils étaient généralement de très petite taille (moins de 2 cm), ce qui pourrait indiquer que leurs fabricants ne disposaient pas d’un grand nombre de pierres pouvant servir à tailler des outils. Toutefois, ces outils ont été fabriqués à partir de plus d’une dizaine de types de silex exotiques à grain fin. La variété des matériaux nous porte à croire que le peuple des microlames choisissait avec soin dans la roche en place les pierres servant à fabriquer les outils. On estime que ce site remonte à environ 5 000 à 7000 ans.

Le peuple des pointes à encoches
Il y a cinq milliers d’années, le mode de fabrication des outils de pierre change
encore une fois. Les archéologues ne parlent plus dès lors de microlames. Plutôt, les «pointes de lance à encoches latérales» caractéristiques et une très grande variété de grattoirs sur bout servant à travailler les peaux, les andouillers et le bois deviennent plus communs. Pour la première fois, on découvre dans les sites anciens des poids à filet en pierre, qui nous apprennent que la pêche dans les lacs et les cours d’eau du Yukon s’intègre désormais aux déplacements saisonniers. C’est probablement à cette époque aussi que la migration annuelle du saumon ans le fleuve Yukon et ses tributaires devient une réalité. Les archéologues désignent cette période sous le terme de «tradition archaïque nordique», tradition très bien représentée dans les environs de Fort Selkirk.
Sur une haute colline surplombant la route vers Swinehart Farm, à l’ouest du lotissement de Fort Selkirk, nous avons découvert un petit campement où, il y a 3 000 ans, un petit groupe familial s’est arrêté pour cuire quelques repas, chasser le gibier et fabriquer des outils de pierre. Trois millénaires plus tard, nous sommes toujours en mesure d’identifier les vestiges du foyer, les ossements calcinés et les éclats de pierre qui subsistent.
L’un des plus importants sites de cette période au Yukon est situé sur une terrasse surélevée surplombant Pelly Farm, en amont de la rivière Pelly à partir de Fort Selkirk. Les archéologues qui ont fouillé ce site dans les années 1950 et 1960 ont découvert d’impressionnantes collections d’outils de pierre et d’ossements d’animaux qui attestaient des nombreuses occupations du site tout au long de la période archaïque nordique. De nombreuses pointes de lance, des grattoirs, des hachereaux, des gravoirs et des marteaux en pierre ont été récupérés à proximité d’ossements de bisons, de caribous, de wapitis, de castors et d’oiseaux.
Pluie de cendres sur la rivière White

L’étape suivante des débuts de l’histoire du sud du Yukon et de Fort Selkirk est marquée par une importante éruption volcanique dans la région de la rivière White, à l’ouest, près de la frontière de l’Alaska et du Yukon. Cette éruption est l’une des plus grosses de l’histoire du monde moderne. Pendant de nombreux jours, l’air a été rempli de nuages de cendres volcaniques qui ont probablement aveuglé tous les êtres vivants et irrité leurs poumons. Une fois les cendres retombées, le centre du Yukon était recouvert d’une épaisse couche de cendres volcaniques blanches. Cet événement s’est produit il y a environ 1 150 ans, et on soupçonne que son effet sur les plantes, les animaux et les humains de la région a dû être désastreux. Personne ne sait après combien de temps la vie a pu reprendre son cours normal, mais la pluie de cendres de la rivière White a sûrement marqué le commencement de plusieurs changements dans le mode de fabrication des outils. Les archéologues désignent cette période plus récente de l’histoire sous le terme de «période préhistorique tardive».
La période préhistorique tardive

Au cours du millier d’années qui a suivi la pluie de cendres de la rivière White, de nouvelles innovations technologiques ont fait leur apparition au Yukon et en Alaska. Ainsi, la période préhistorique tardive est celle où l’on observe les premières utilisations du cuivre natif dans la fabrication d’outils. Le cuivre provenant de la région de la rivière White au Yukon faisait l’objet d’un commerce intense dans l’ensemble du territoire. Le cuivre était chauffé et martelé avec soin, puis façonné en divers outils tels que des poinçons et des pointes de flèches, et en ornements tels que des breloques. À l’époque, les outils et autres articles faits d’os et d’andouillers commencent à dominer la technologie, et sont souvent décorés d’un motif distinctif composé de pointillés et de points ou de cercles, ou de points seulement. Pour la première fois, les gens commencent à fabriquer de petites pointes de flèche à pédoncule et à encoches (les pointes à pédoncule étaient parfois faites de cuivre), ce qui indique qu’on commençait alors à se servir de l’arc et des flèches. En fait, on arrive à faire remonter l’arc et la flèche, souvent considérés comme les armes les plus traditionnelles de la panoplie des Autochtones, aux peuples inuit.
On peut aussi envisager la période préhistorique tardive comme la tradition archéologique qui fait le lien entre la préhistoire et la tradition. Bon nombre des outils typiques en usage à cette période continueront en effet d’être fabriqués et utilisés jusqu’à notre siècle. Les campements de pêche et de chasse les plus fréquentés il y a un millier d’années l’étaient encore lorsque Robert Campbell a franchi l’embouchure de la rivière Pelly au milieu du siècle dernier. Les traditions orales, transmises de générations en générations, remontent à plusieurs siècles jusqu’à la période préhistorique tardive.
Le lien entre la connaissance traditionnelle et les pratiques anciennes est si solide en fait que les archéologues font souvent appel aux aînés pour arriver à repérer les différents secteurs d’activité. Ainsi, les endroits indiqués par les aînés comme d’importants sites de pêche, de chasse et de campement ont probablement servi aux mêmes usages pendant des siècles, voire des millénaires.

L’histoire traditionnelle
Robert Campbell a été l’un des premiers Européens à rencontrer le peuple de Selkirk lors de son périple sur la rivière Pelly en 1843. Jusqu’à ce jour, le territoire Selkirk restait l’un des derniers endroits en Amérique du Nord où les explorateurs européens n’avaient pas encore mis le pied. Les mémoires de Campbell comportent l’une des premières mentions écrites du peuple de Selkirk, que Campbell appelait d’ailleurs les Gens des Bois ou Indiens de la rivière Lewes.
Les aînés nous disent que les Autochtones de Selkirk se désignaient eux-mêmes en langue tutchone du Nord sous le nom de Tthi Ts’ach’än Huch’än, d’après le nom de leur campement de pêche au saumon royal à Victoria Rock (Tthi Ts’ach’än). Le peuple de Selkirk faisait partie des neuf bandes ou groupes locaux tutchones du Nord, dont les campements étaient situés au lac Tatlmain, sur la rivière Stewart, sur la rivière Macmillan inférieure, au lac Aishihik, sur la rivière White, au lac Braeburn, au lac Tatchun, et sur les rivières Little Salmon et Big Salmon.
Comme d’autres groupes autochtones du Yukon, les Autochtones de Selkirk pratiquaient la chasse, la pêche et la cueillette en fonction des saisons. Leurs territoires ancestraux s’étendaient du fleuve Yukon aux monts Dawson vers l’ouest, et de la rivière Pelly inférieure à la rivière Macmillan au sud. Leurs principaux camps de pêche étaient situés en amont et en aval de Fort Selkirk et sur la rivière Pelly. Toutefois, le lit des rivièrs a changé d’endroit au fil des ans, et l’emplacement des camps de pêche a lui aussi changé. Au tournant du siècle, Tthi Ts’ach’än (Victoria Rock), à environ deux kilomètres au sud de Fort Selkirk, était le principal camp de pêche au saumon royal (saumon quinnat), d’où, sur les roches au milieu de la rivière, l’on piquait le poisson à la gaffe. Fort Selkirk même a déjà été un important camp de pêche au saumon royal et au saumon kéta (ou saumon à chien) avant que ne change le lit de la rivière, probablement au cours des deux cents dernières années. Par la suite, on pêchait le saumon kéta sur la rive nord du fleuve Yukon, de l’autre côté du ruisseau Wolverine, et à Minto.

Lorsque le lieutenant Frederick Schwatka a dirigé un corps expéditionnaire sur le fleuve Yukon en 1883, il a décrit un grand village de pêche appelé Kitl-ah-gon, sur le site du camp traditionnel de pêche au saumon kéta à Minto. Il appelait les Autochtones de Selkirk «Ayan», le nom tutchone du Sud donné aux étrangers. Le village principal des Ayan, disait Schwatka, était Kahtung, à 12 milles en aval de Fort Selkirk. Là, Schwatka a découvert un campement de 150 à 200 personnes et fait la connaissance du chef ayan, qu’il appelait Kon-itl.
Kah-Tung - Three Way Channel

Selon les aînés de Fort Selkirk, l’île du côté nord de Three Way Channel aurait été un important campement traditionnel de pêche au saumon royal et l’un des emplacements de pièges à poissons. C’est ici que les gens construisaient des barrages à poissons à travers les eaux peu profondes du chenal et déposaient des nasses à poissons tout juste en aval du barrage. Situé à 19 kilomètres en aval de Fort Selkirk, le chenal est désormais asséché en été. Le nom tutchone du Nord de Three Way Channel est Nju Yentlyak. Pendant la prospection archéologique de l’île, nous avons découvert une manne d’objets à la pointe est de l’île qui provenaient de l’ancien campement de pêche. Parmi ces objets, nous avons retrouvé entre autres les vestiges de plusieurs paniers de pêche coniques qui avaient été dissimulés dans les saules, des douzaines de pieux qui servaient à fabriquer des nasses à poissons, et trois grosses pierres à marteau qui servaient à enfoncer les pieux des barrages.

Nous avons également retrouvé, enfouis dans la boue des rives du chenal, des vestiges d’une autre nasse à poissons dont les branchages étaient encore attachés avec des racines d’épinettes.
D’après les morceaux de nasses à poisson récupérés sur les lieux et les souvenirs des aînés, nous savons que ces paniers avaient une forme conique et qu’ils faisaient environ 2,75 mètres (9 pieds) de long. Les côtes du panier étaient habituellement des branches droites de jeune saule ou de bouleau. Ces branches étaient fixées à trois ou quatre cerceaux de saule ou de bouleau à l’aide de racines d’épinette fendues en lanières.
Les nasses étaient ancrées dans les chenaux peu profonds et bloquées en place au moyen de pieux et d’un treillis de branches. L’ouverture de chaque panier était entourée d’un rebord de bâtonnets de saule effilés. Ce rebord permettait aux poissons de pénétrer dans la nasse tout en les empêchant d’en ressortir. Les aînés affirment qu’on pouvait déposer dans un même chenal trois ou quatre nasses de ce genre. Tous les saumons essayant de remonter le chenal finissaient par être pris
au piège.

Il semble que le village des pêcheurs ait été situé à environ 100 mètres à l’est, à la pointe extrême de l’est de l’île. Les aînés disent que les pêcheurs devaient camper à une certaine distance de l’emplacement des nasses pour éviter d’effrayer le poisson. La prospection archéologique de cet endroit a permis d’exposer des traces de nombreuses couches d’anciens foyers, qui indiquent que des gens sont revenus à ce campement tous les ans pendant des centaines d’années.

Le village situé à Three Way Channel a été abandonné il y a près d’un siècle, probablement en raison d’un changement soudain du cours du fleuve Yukon qui aurait asséché le chenal au point d’y empêcher la pêche.

Il ne reste aucun vestige de campement de broussailles ou d’autres structures, mais les aînés soutiennent que l’île est souvent inondée et que la plus grande partie des arbres de l’île a été abattue au début du siècle pour servir à la construction de bateaux à vapeur. Toute structure encore debout a probablement été détruite, soit par les inondations, soit par la coupe du bois. Les objets récupérés proviennent d’une partie de l’île où il semble n’y avoir eu aucune exploitation forestière.
Territoires ancestraux des Huch’än de Selkirk

Fort Selkirk
Le lotissement connu sous le nom de Fort Selkirk a été à une époque un important campement de pêche et lieu de rendez-vous pour les anciens de la première nation de Selkirk. Lorsque Robert Campbell y a établi le premier poste de Fort Selkirk, il a choisi un emplacement de l’autre côté de la rivière Pelly, car de nombreuses personnes vivaient alors dans la prairie sur la rive sud. Ce n’est que lorsqu’il s’est rendu compte que l’emplacement choisi était occasionnellement inondé qu’il a déplacé le poste de traite de l’autre côté de la rivière, près du campement du peuple de Selkirk. Le nom tutchone du Nord de Fort Selkirk est désormais oublié, mais l’importance du site dans l’histoire des Autochtones de Selkirk reste présent dans la tradition orale, les découvertes archéologiques et dans les annales du poste de traite de Fort Selkirk rédigées au dix-neuvième siècle par le commissionnaire Campbell, de la Compagnie de la Baie d’Hudson, et son assistant James Stewart.
Les objets et les vestiges des anciens campements conservés dans le sol à Fort Selkirk nous ouvrent une fenêtre sur la longue et riche histoire du site.

Quand l’histoire refait surface
Le style des objets qui ont été découverts et la profondeur où ils ont été trouvés nous portent à croire qu’il y a eu deux périodes d’occupation distinctes à Fort Selkirk. La plus ancienne de ces occupations est représentée par les fragments de pointes de lance à trois encoches et par une petite collection d’éclats qui proviennent du travail et de l’affûtage des outils. La présence des pointes à encoches indique que cette occupation remonte à la tradition archaïque nordique. L’emplacement stratigraphique et le style des pointes de lance nous apprennent que cette occupation remonte à plus de 1 150 ans, mais à moins de 5 000. Le petit nombre d’objets, tous fabriqués de la même pierre, suggère également qu’il s’agit d’un petit campement à court terme, qui n’avait qu’un seul usage, probablement la chasse.

Recouvrant les cendres provenant de la rivière White se trouvent les vestiges d’un campement beaucoup plus grand, où les gens retournaient saison après saison au fil de nombreuses générations. Des centaines d’éclats de pierre et de nombreux outils ont été dégagés des toutes premières couches de sol qui recouvraient la cendre, y compris des pointes de lances et de flèches, des couteaux, des grattoirs, des racloirs, des poids à filets de pêche, tous fabriqués de pierre. On a également découvert une pointe de flèche pédonculée en cuivre. Les fouilles archéologiques n’ont pas permis toutefois de retrouver d’objets fabriqués à partir d’ossements, d’andouillers ou de bois qui étaient probablement en usage, car ces objets se décomposent rapidement dans le sol acide de la forêt septentrionale. La diversité des outils découverts reflète également les nombreuses tâches routinières d’un camp de base : pêche, chasse, travail des peaux, découpage de la viande et fabrication d’outils et d’ustensiles.

L’une des caractéristiques les plus intéressantes de la collection provenant du site de Fort Selkirk est la présence de vingt-huit sortes de pierres qui ont servi à la fabrication d’outils et d’autres articles. Bon nombre de ces pierres aux couleurs et aux qualités enviables n’existent pas dans la région. Ce sont entre autres l’obsidienne (roche volcanique), de nombreux silex exotiques, la calcédoine et l’agate. Plusieurs articles de cuivre natif ont également été retrouvés, dont la pointe de flèche pédonculée, et des fragments d’une feuille de cuivre ayant servi à la fabrication d’outils de cuivre.

La surprenante diversité des matières brutes qui ont servi à fabriquer des outils à Fort Selkirk nous démontre que le site avait une longue histoire et qu’il était un important lieu de rendez-vous, même avant que les Chilkat de la côte ne commencent à faire du commerce dans les terres intérieures, et bien avant que la Compagnie de la Baie d’Hudson n’établisse son premier poste de traite à cet endroit. L’obsidienne retrouvée sur le site provenait probablement du troc avec
les gens qui vivaient près des monts St-Élie. Le cuivre provenait de la partie d’amont de la rivière White; on trouve des agates rouges et dorées et des calcédoines blanches près de Carmacks, sur la crête Miller, et à l’ouest, dans la région du mont Nansen. Plusieurs variétés de silex peuvent être retracées vers le sud, à des sources dans la chaîne Côtière, au sein des territoires des Tutchone du Sud et des Tagish.

Avec l’expansion du commerce de la fourrure au Yukon au dix-huitième et au dix-neuvième siècles, les Chilkat de la côte se sont mis à se déplacer vers l’intérieur tous les ans pour échanger les précieuses fourrures du Yukon contre les marchandises des Européens. Près de la surface, entremêlés de fragments d’outils de pierre, nous avons découvert des signes de ce commerce, dont notamment des boutons de nacre, des billes de verres de couleur et une balle de mousquet. Ces objets nous amènent aux derniers chapitres de l’histoire ancienne de Fort Selkirk.
Robert Campbell à Fort Selkirk

L’histoire écrite de Fort Selkirk commence avec l’arrivée de la Compagnie de la Baie d’Hudson au confluent du fleuve Yukon et de la rivière Pelly en 1848. Éloigné des centres d’approvisionnement sur le fleuve Mackenzie et, par conséquent, toujours à court d’articles à troquer, le poste de Fort Selkirk n’a pas eu beaucoup d’effet sur la culture matérielle du peuple de Selkirk. L’apparition d’un nouvel intérêt commercial dans la région, toutefois, inquiétait profondément les Chilkat de la côte, qui avaient une longue tradition de commerce avec les Autochtones de Selkirk.
Lorsque Robert Campbell a déplacé son campement à l’emplacement actuel de Fort Selkirk en 1851, les commerçants chilkat ont cessé de voir d’un œil tolérant les échanges avec le peuple de Selkirk. En 1852, un groupe de Chilkat, menés par le chef Kohklux, a attaqué et pillé le poste de Fort Selkirk, obligeant Campbell et ses hommes à fuir.

Lorsque Campbell est retourné au poste quelques jours plus tard, tous les objets de valeur avaient été détruits ou emportés.
Après le raid des Chilkat, la Compagnie de la Baie d’Hudson a décidé d’abandonner le poste de Fort Selkirk et le Yukon. Pendant la majeure partie des quarante années qui ont suivi, Fort Selkirk était redevenu un lieu de rendez-vous pour les Chilkat et les Autochtones de Selkirk. En 1883, tout ce que Frederick Schwatka et les membres du corps expéditionnaire qu’il dirigeait ont pu observer de Fort Selkirk étaient les cheminées de basalte, brûlées et écroulées, qui marquaient l’emplacement du campement de Robert Campbell.

Les fouilles de Fort Selkirk ont fourni de l’information à la fois sur les occupations préhistoriques et historiques du site. De nombreuses excavations à la pelle ont permis aux chercheurs de découvrir bon nombre des bâtiments d’origine remontant à l’époque où Campbell avait installé le poste de la Compagnie de la Baie d’Hudson et de tracer une carte des lieux. À divers endroits du site, les fouilles archéologiques ont permis de retracer l’histoire plus récente et bien documentée de Fort Selkirk, celle d’une époque qui a vu l’établissement du poste de traite Harper, de la mission anglicane, l’arrivée de la Troupe de campagne du Yukon et le déferlement des hordes à l’époque de la ruée vers l’or du Klondike.

Pendant près d’une décennie, Fort Selkirk a été l’un des plus grands et des plus importants lieux de peuplement du territoire. Mais avec la ruée vers l’or, c’est Dawson City qui a pris le dessus, et en 1902 a été construite la route d’hiver qui relie Whitehorse à Dawson en contournant Fort Selkirk.
Bien que les Chilkat de la côte aient cessé de se rendre à Fort Selkirk dès le début de la ruée vers l’or, Fort Selkirk est quand même resté un important centre de commerce et de rencontre, et jusqu’au milieu du vingtième siècle, les Autochtones de Selkirk continuait d’accueillir des visiteurs venant d’aussi loin que le fleuve Mackenzie. Les compétitions de bâtonnets avec les gens de Fort Norman duraient souvent plusieurs jours. Les Autochtones gardent un bon souvenir de ces événements, et parlent encore du son des tambours se répercutant sur les parois de basalte des bâtiments situés sur la rive opposée.
Fort Selkirk et l’histoire récente

Jusqu’aux années 1950, les Autochtones de Selkirk avaient toujours leur campement de base à Fort Selkirk. Au cours de cette période, la plupart travaillaient sur les bateaux à aubes et dans les camps de bûcherons, mais ils continuaient toutefois à vivre selon les coutumes traditionnelles, à piéger, à chasser et à pêcher. Fort Selkirk était leur port d’attache, l’endroit où ils s’approvisionnaient, où certains d’entre eux allaient à l’école, et où, tous les ans, les familles se retrouvaient pour célébrer Noël.
Après 1950, les bateaux à aubes ont cessé de naviguer sur le fleuve Yukon et le magasin de Fort Selkirk a fermé ses portes. Un à un, les Autochtones de Selkirk ont emmené leur famille à leur ancien village de Minto, situé sur la nouvelle route praticable en tout temps entre Whitehorse et Mayo. Dans les années 1960, après la construction du magasin et de l’école de Pelly Crossing, ils ont à nouveau changé de domicile. Comme le fait remarquer Rachel Tom Tom : «Les gens suivaient le magasin!»

Pelly Crossing est aujourd’hui la principale communauté de la première nation de Selkirk. Les gens gardent toutefois à l’esprit la mémoire de Fort Selkirk, et au cours de la dernière décennie, par l’entremise de projets de restauration et de recherches sur leur passé, les membres de la première nation de Selkirk ont travaillé d’arrache-pied afin de conserver ce qu’il reste de Fort Selkirk et de se rappeler son rôle dans l’histoire de leur peuple. Pour eux, Fort Selkirk est demeuré au cœur de leurs territoires ancestraux.